La Fédération des Associations Initiative & Formation
Au risque de la réflexion
- A La Baume, le 9 juillet 2008, lors de la 2 ème Université d'été organisée par la Fédération des associations IF, Antoine de La GARANDERIE prononce une conférence qu'il intitule « Au risque de la réflexion ». La rédaction souhaitait la publier, mais l'auteur a préféré reprendre les grandes lignes de son intervention en les condensant dans les pages ci-dessous.
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- Un poème de Rainer Maria Rilke a contribué à nous faire comprendre le rapport qui devait lier intrinsèquement la pédagogie à l'acte de réflexion. Et quand nous parlons de la pédagogie nous ne pensons pas seulement à l'enseignant mais à l'élève aussi et principalement. En effet, toute acquisition de connaissance que l'être humain peut faire, et particulièrement celle qui est demandée par l'école, relève de l'exercice de l'acte de réflexion. Or, il nous est apparu que les enseignants qui sont les responsables de la pédagogie centraient leur effort sur la connaissance des objets de connaissance plutôt que sur les moyens par lesquels l'élève se devait de les acquérir. Ces moyens eux-mêmes ne sont pas l'objet, disons-le, d'une réflexion savante. Ils se résument en deux mots qui ne vont pas plus loin qu'eux-mêmes : la volonté et le don. Deux forces de pouvoir qui ne sont que des abstractions ! Le poème de Rainer Maria Rilke cache derrière son abstrait symbolisme la concrétité de l'acte de réflexion tel qu'il est en lui-même. C'est pourquoi nous avons estimé que nous trouverions bénéfice à en exprimer les sens qu'il recèle pour le bien de la pédagogie de l'élève. En somme, sous une forme volontairement condensée, ce poème est une réponse fondamentale à la question : qu'est-ce que réfléchir ?
- N'est-ce pas cela qu'il importerait à l'enseignant de faire connaître à l'élève ?
- Voici le poème, tel qu'il est donné par Heidegger dans son ouvrage Chemins qui ne mènent nulle part, chapitre 6 : Pourquoi des poètes?
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- Comme la nature abandonne les êtres
au risque de leur obscur désir et n'en protège
aucun particulièrement dans les sillons et dans les branches,
de même nous aussi, au tréfonds de notre être
ne sommes pas plus chers ; il nous risque. Sauf que nous,
plus encore que la plante ou l'animal,
allons avec ce risque, le voulons, et parfois même
risquons plus (et point par intérêt)
que la vie elle-même, d'un souffle
plus… Ainsi avons-nous, hors abri,
une sûreté là-bas où porte la gravité
des forces pures ; ce qui enfin nous sauve,
c'est d'être sans abri, et de l'avoir, cet être,
retourné dans l'ouvert, le voyant menacer,
pour, quelque part dans le plus vaste cercle,
là où le statut nous touche, lui dire oui.
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- Le poème s'ouvre sur un constat qui concerne les êtres vivants, la vie proprement animale dans ce qu'elle a de plus spontané : la nature les abandonnerait à leur « obscur désir » , dont ils n'auraient aucune maîtrise. Le mot « abandon » doit être souligné pour signifier qu'il s'agit d'un « laisser être ». Disons que le désir est obscur pour la conscience elle-même du vivant qui, en fait, ne peut que s'y abandonner. Mais voici que surgit parmi la nature animale l'être humain, et Rilke de constater que la nature ne se montre pas plus clémente envers lui qu'avec les autres vivants que sont les animaux en général. Seulement, il y a une différence notable avec lui :
il a conscience de son « obscur désir ». Et c'est cette conscience d'obscurité qui lui fait saisir qu'elle est un « risque » . Et ce risque, comme le dit Rilke, est senti par toute conscience humaine. Il est « partagé ». Cela veut dire que nous avons, nous êtres humains, à le reconnaître. L'enseignant aurait donc à le vivre avec l'élève, avec tous ses élèves. Qu'implique le risque ? Une émotion de peur.
- Ce qu'il importe de constater, c'est que nous sommes déjà dans la réflexion. La conscience du risque est ré-fléchie. Elle est le retour de l'acte de conscience sur le vécu de l'obscur désir. L'être humain habité par le désir en ressent l'obscurité et donc le risque qu'il prendrait en se laissant aller à tenter de le satisfaire. Aristote disait le sens, chez l'être humain, sent qu'il sent, c'est sa différence parmi la gent animale.
- Rilke, alors, observe que l'être humain va avec ce risque. Pourquoi ? Parce que, même s'il pourrait en avoir peur, ce risque de l'obscur désir va avec sa vie : il n'a pas à s'en détacher, car il n'y survivrait pas. C'est un souffle, et un « souffle plus », au sens fort du mot. Il peut s'y retrouver.
- De quel côté doit-il regarder, lui être humain, s'il tient à dissiper ce qu'il y a d'obscur dans le désir et obtenir, de lui-même, de s'en affranchir ? La conscience humaine peut découvrir les « forces pures » qui sont dans son acte de réflexion. Il est au cœur de l'obscur désir une force légitime qui l'habite et qu'il faut dégager.
- Il y a, en effet, tout un travail à effectuer pour que les « forces pures » soient délivrées. Rilke recommande à l'acte de réflexion de se mettre « hors abri ». Nous imaginons l'enseignant priant l'élève de mettre sa réflexion « dehors ». Et pourtant c'est là l'essentiel si l'acte de réflexion veut « s'atteindre » lui-même. Tant que l'élève demeure sous la coupe du dire de l'enseignant ou du livre, il n'est pas en situation de maîtrise de son acte de réflexion ; il n'est pas en mesure de le conduire. Cette dépendance maintient l'obscurité du désir : pour répondre à ma tâche, faire plaisir à mes parents, à l'enseignant, je dois savoir…
On reste dans un apprentissage mécanique que soutient l'obscur désir. La conscience de l'élève n'est pas libre encore. Que faut-il donc pour que la force du désir devienne « pure » ?
- Rilke a un mot pour le signifier. La force deviendra pure si l'on peut la retourner dans ce qu'il appelle « l'ouvert ». Que faut-il entendre par ce terme ? Le champ dans lequel la conscience réfléchissante de l'être humain peut s'investir. Le poème de Rilke est symbolique. Il n'en est pas moins intuitif. Ici encore, un mot permet d'en percevoir le sens : c'est celui de « statut ». La conscience de l'être humain libérera son acte de réflexion lorsqu'elle pourra le pratiquer ou plutôt l'investir dans un champ où le statut la « touche », c'est-à-dire en vit, en vivra le sens. Le terme de « statut » est très judicieusement employé par Rilke, car c'est bien, comme nous allons le voir, ce qui est en cause.
- L'acte de réflexion chez l'être humain s'investit par des mouvements de sens qui lui permettent de constituer de véritables objets de sens, qui éclairent ses obscurs désirs. Pour cela, il doit les mettre hors abri, s'il entend en avoir la maîtrise. Le lieu de cet hors abri n'est pas le même selon les consciences des êtres humains. Le « hors abri » signifie la mise en situation de sens de l'obscur désir. Il ne s'agit plus par obscur désir d'éviter d'être puni, parce qu'on ne saura pas sa leçon et qu'on aura mal fait son devoir. Il s'agit d'être heureux de comprendre, d'être maître de sa leçon ou de son devoir, parce qu'on aura eu la maîtrise de leur sens ; on en aura l'intuition. Le désir en sera personnellement éclairci. Il sera lumineux pour soi.
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- C'est là que des différences sont à prendre en compte. Le statut, dont parle Rilke, n'est pas le même pour chacun. Aussi, Rilke a-t-il eu raison de préciser que ce « statut » de sens n'était peut-être pas de même espèce dans les consciences humaines. Selon nous, il y a celles qui s'éveilleront au statut de sens par la vue des choses, d'autres en les entendant, d'autres, enfin, en les mouvant. Autant de statuts de sens. Rilke exprime très exactement ce qu'il y a d'individuel, de personnel, dans le tact du sens. C'est pourquoi il écrit : « là où le statut nous touche ». Et c'est parce que la conscience de l'être humain s'est mise « hors abri » que le statut la touche. Or c'est en regardant ce qu'elle voit, en écoutant ce qu'elle entend,
en tactant ce dont elle a contact qu'elle s'est mise hors abri et qu'elle est en situation de statut de sens, car, lorsque Rilke emploie le mot toucher, c'est pour dire le sens, l'intuition du sens. La conscience des êtres humains, en effet, est plus ou moins sensible à ce qu'elle voit, entend ou touche (au sens matériel du mot). Il en résulte qu'elle est spontanément portée soit à regarder, soit à écouter, soit à palper ou manipuler. D'où certaines consciences humaines accèdent-elles au sens par des images soit visuelles, soit phonétiques, soit kinesthésiques. Ces promotions d'images dans la conscience s'opèrent à partir de champs différents : l'étendue, la durée, la motilité. Ce sont des champs « ouverts », comme l'indique Rilke. Ouverts parce que chacun d'entre eux est sans limite.
L'étendue a pour essence d'être l'espace, la durée le temps, la motilité le mouvement.
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- Toute conscience d'être humain se trouve dans ces champs illimités. C'est la raison pour laquelle elle peut en être touchée et ainsi prendre conscience d'elle-même. Elle a vocation d'infini. Donc ses actes peuvent s'y reconnaître. C'est cela que nous dit Rilke. Nous disons bien « ses » actes. Si la conscience de l'être humain se sent en situation de risque, elle doit cesser d'avoir peur de ses obscurs désirs. Elle a des champs d'ouvertures en lesquels elle peut investir ses actes. Pour cela, elle aura à se jeter dans l'eau de l'étendue, de la durée ou du mouvement pour que nage son obscur désir qu'elle pourra vraiment maîtriser, en parcourant son étendue, en accourant dans sa durée, en concourant dans sa motilité. Ainsi lui sera délivré ce qui en est le sens. Ici ou là, vers là, d'ici à là.
Or, c'est par des actes de réflexion que ces champs de sens s'ouvrent à la conscience des êtres humains. Réflexion puisque elle doit tester le vu dans l'espace, l'entendu dans le temps, le touché dans le mouvement. Ces champs ouverts pour qu'elle y investisse ce que par son corps, elle peut saisir du monde et en devenir la gérante.
Antoine de La GARANDERIE