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Un éveil des sens : Le patrimoine, un pont vers le monde

Auparavant éducatrice en Milieu Ouvert, puis enseignante auprès d' adultes en reconversion, Claude ROTTIER découvre la gestion mentale en 2003.Aujourd'hui elle est guide du Patrimoine, et formatrice en gestion mentale. Voici un extrait de son mémoire.
Les activités du service du patrimoine
L' évolution de la notion de patrimoine a abouti à la création assez récente des services éducatifs du patrimoine. C'est à la Révolution Française qu 'apparaît une conscience patrimoniale ; le 1er Août 1794, l' abbé Grégoire devant les membres de la Convention fait valoir que : "Le respect public doit entourer particulièrement les objets nationaux qui, n' étant à personne, sont la propriété de tous".
Puis, de l' idée de conservation d' édifices majeurs, la notion de patrimoine s' estélargie aux abords de ces édifices, puis à d' autres élèments sans doute moins spectaculaires mais essentiels pour comprendre la qualité du tissu social et architectural. On peut faire des parallèles entre les questions qui se posent aux décideurs de la politique du patrimoine et le fonctionnement mental d' un individu. En effet que choisir de garder en mémoire pour se créer un avenir? Les choix de restauration et d' entretien obligent à faire des choix de transmission pour les générations à venir, qui déterminent ce que l' on décide d' oublier. De plus le temps use la mémoire comme les objets de mémoire : la restauration régulière est nécessaire, comme l'activation de la mémoire.
Enfin certaines personnes auront une mémoire plus portée sur la conservation du passé (les responsables de musées ont le titre de Conservateurs), d' autres sur l' élaboration d' un avenir, par exemple dans un travail éducatif présent auprès d' êtres en devenir. Des projets de sens plutôt auprès des choses à l' origine de la notion de patrimoine, laissent avec le temps, de la place à des projets de sens auprès des êtres : ainsi par exemple la médiation est devenue la préoccupation de bon nombre de Conservateurs de musée. Chacun dans sa tâche et selon ses projets de sens et d' être apportera sa pierre et sa contribution à la grande idée patrimoniale porteuse de sens, d' identité, et de la manifestation de la vie collective humaine dans le temps et dans l' espace. L' objet de ce travail est de montrer certaines des spécificités des activités éducatives proposées par le service du patrimoine de Fécamp et, parallèlement, en quoi ces activités peuvent contribuer à réconcilier l' enfant avec l' acte de connaissance en lui offrant des situations, des opportunités favorisant un rapprochement et une ouverture au monde. Dans ces extraits nous verrons deux de ces spécificités : l' approche sensible puis l' approche concrète.
Une approche sensible.
A l' école on sollicite essentiellement la vue et l' ouïe, ce sont les sens nobles qui permettent d' accéder à l'abstraction, mais pourquoi n'y aurait-il pas des individus dont les préférences perceptives seraient autres, ou qui auraient besoin pour mieux appréhender un objet de connaissance, d' exercer, de capter avec plusieurs sens ou l' association de certains sens, le plus d' informations possibles pour mieux aller à l' essence de cet objet et se l' approprier, ou pour mieux le garder en mémoire ? Pour ces enfants, à l' école, une partie de leur être est en repos sensoriel et même "désactivée" alors, comment peuvent-ils se sentir sentant si les sens qui pourraient les conduire plus naturellement à l' intelligibilité des choses ne sont pas en action ? Soit, ils doivent se contraindre à utiliser, développer la vue, l' ouïe, soit ils peuvent se dire par défaut, comme Louis : "à l' école je ne pense pas". Etre contraint ainsi à n' utiliser qu 'une partie de soi peut gêner, endommager, altérer, réduire la spontanéité du mouvement de pensée qui appartient profondément à l' être pensant ; et pour certains cette pensée tronquée, canalisée, détournée, déplacée peut éloigner l' être pensant de son ressenti de se sentir pensant. Le soi sentant qu 'il sent étant éloigné du soi pensant qu 'il pense, la conscience du soi pensant peut en être altérée et entraîner de réelles difficultés dans la démarche de l' appropriation des savoirs.
Avec les enfants qui participent aux activités proposées par le service du patrimoine, nous irons toujours et d' abord, au contact direct des élèments du patrimoine local pour regarder, écouter, humer, déguster, "tacter", fouler le sol, ressentir avec tous nos sens les édifices, musées, sites naturels, toutes ces constructions, ces aménagements de l'homme, ce travail de la nature qui font notre environnement quotidien, notre ville, notre histoire. Comme je l'ai déjà dit, il me semble que permettre à l'enfant de mobiliser tous ses sens c'est d'abord lui faire reprendre contact avec lui même et ses potentialités.
Les odeurs
Lors d'activités dans les jardins sur le thème des odeurs, j'ai constaté que les enfants prennent plaisir à l'acte d'humer, jouer à découvrir ce qui se cache derrière l' odeur ; la première réaction, de l' ordre de l' émotion, est de plaisir : "ça sent bon !") ou déplaisir : ("beurk") . Puis les mots manquent pour définir l' odeur : "ça a l' odeur de…, c' est comme", les enfants utilisent les analogies. Ou alors, l' odeur rappelle un souvenir : ("c' est comme quand il y a des copeaux, dans l' atelier de mon papa, il est menuisier"). Après avoir humé un foulard imprégné d' une forte odeur de"renfermé" ou moisi, un enfant fait une description détaillée d' un lieu qui a la même odeur, où il joue chez sa grand-mère, il est intarissable. A la fois "vague et adhérente", dans notre mémoire, l' odeur résiste à l' image, l' odeur bien que volatile est plus prégnante. Pour les apprentissages, elle aide à mémoriser, peut-être par ce qu 'elle est liée à des émotions ou affects, ou qu 'elle participe à donner sens ; de même, l' odeur aide à faire resurgir les souvenirs. Sens mal connu, très souvent déprécé, qui dans un même verbe ("sentir") unit émission et réception d' odeur, et confond sujet et objet. Mais ce manque de distance qui pour certains ne permet pas la vraie connaissance du monde, ni la vraie connaissance de soi, participe peut-être à une confusion émotive qui favorise son imprégnation dans la mémoire. Dans une société où l' on veut tout maîtriser on comprend que ce sens, mal défini, non maîtrisable n' ait pas la meilleure place… Lors des activités du patrimoine au vu et à l' entendu s' ajoute toujours un contexte sensoriel riche. En situation, le guide met en projet d' humer l' air de la mer, les plantes et épices qui composent la liqueur Bénédictine, de goûter l' eau de la mer ou déguster du hareng saur, de ressentir le vent, les embruns sur sa peau, le tangage ou le roulis dans son corps. D' ailleurs les enfants extérieurs à Fécamp, de la campagne ou des villes non côtières font spontanément des remarques sur la bonne odeur d' iode, de varech, par différence avec celle qui leur est habituelle. Ce contexte sensoriel évoqué, rendu présent à la conscience, participe des découvertes sur le site, sur la nature, la vie des marins. Les enfants en situation de découverte et d' apprentissage imprègnent dans leur corps en même temps que des mots et des images, toute une gamme de ressentis qui accompagneront ces mots et ces images, les nourriront, leur donneront vie et les aideront à accéder au sens : circulation du sens par les sens. La mise en activité de tous ses sens, structure de projet de sens pour certains, en plus du plaisir d' acte, réunifie l' individu, lui apporte bien être, conscience d' être et plus être. "Je ne savais pas si je respirais de la musique, ou si j' entendais des parfums ou si je dormais dans les étoiles." Guy de Maupassant.
Sens et espace dans l' église abbatiale.
En se déplaçant à l' intérieur de l' église abbatiale, le regard, l' écoute… tous les sens sont mobilisés chez les enfants par des dimensions inhabituelles : une lumière, une acoustique particulière, une atmosphère unique ; la construction, les décors, créés par l' homme et à haute charge humaine et spirituelle s' imposent à ceux qui vivent l' expérience de cet espace. Le rapport entre les dimensions de l' édifice et les dimensions de l' homme détermine toute œuvre architecturale, c' est l' échelle. On comprend pourquoi les maquettes, les photos, les films et même les meilleures vidéos ne remplaceront jamais la présence de l' homme, qui se vit unité métrique de l' édifice. Non seulement, son corps lui sert de référence pour apprécier les dimensions, mais les unités de mesure utilisées depuis les bâtisseurs romains étaient des mesures choisies par commodité, dans les valeurs moyennes du corps, faciles à contrôler : la paume (7,64cm), le pied ( 32,36 cm ) et la coudée (royale 52,36 cm ). Alors quoi de plus naturel que l' être humain ressente avec son corps, au travers de son corps ce qui est construit à sa mesure et dont l' équilibre et l' harmonie des proportions est également en rapport intime avec lui. Du fait de son propre déplacement à l' intérieur et à l' extérieur de l' édifice, l' homme va par son activité perceptive embrasser l' édifice selon une succession continue de points de vue, dont la valeur essentielle est celle de l' ensemble. L' homme va créer pour ainsi dire la 4° dimension et donner à l' espace sa réalité intégrale grâce à son déplacement. Pour comprendre un ensemble architectural, édifice ou ensemble urbanistique, quartier historique, port, l' activité du patrimoine offre entre autres, la présence in situ et le temps du déplacement humain nécessaires. Sont également en jeu une intention d' aller au devant, un engagement, une pleine participation physique et dynamique du corps et de l' activité mentale volontaire, consciente et sensible, en projet de sens de conquête ou témoignage. De plus, à cette expérience physique de l' espace s' ajoute une conscience de liberté, un bien être mental, des champs ouverts à l' acquisition de notions nouvelles, à une autre compréhension du monde par une approche sensible et un contact direct, intime.
Sur le Cap FAGNET, un espace sans limites.
Le Cap Fagnet est un promontoire naturel qui domine Fécamp du haut de ses 110 mètres de falaises et offre un panorama sans autre limite que l' horizon. L' absence totale d' obstacle pour l' oeil, comme pour le vent qui actionne des éoliennes, permet à la pensée de vagabonder, et aide au cheminement intérieur. L' infini à portée d' oeil, à perte de vue, le calme du site naturel riche de 2000 ans d' histoire, où la faune et la flore, protégées et libres, imprègnent les sens de tous les visiteurs qui viennent en fouler le sol. L' infini de l' horizon, de l' espace entre en résonance avec l' espace infini de l' intérieur de l' être, avec l' infinitude de son potentiel. Se déplacer, rencontrer les éléments naturels avec ses sens, cheminer sur un site qui a été investi par l' homme depuis la période gallo-romaine, et en vivre la présence; dans ce contexte, et en projet de recevoir, de comprendre, de connaître, les explications du guide prennent une autre couleur, couleur que l' enfant s' approprie car personnalisée par des ressentis et un vécu qui lui sont propres, qui vont donner corps et vie aux mots entendus et nourrir son imaginaire.
Expérimentation, manipulation, construction.
La réalisation, avec un matériel éducatif adapté, est un autre moment très important de l' apprentissage, où l' enfant, va se servir de son corps, de sa main, de ses connaissances, mettre en route son activité mentale, tous les gestes mentaux pour expérimenter des notions complexes de volume, d' équilibre…Il aura davantage l' occasion de solliciter sa première personne. Par exemple, lors de l' activité "Soyez bâtisseurs au Moyen Âge", après avoir vu in situ (église abbatiale) et entendu les explications du guide ; les enfants vont devoir construire à partir d' éléments d' un grand "jeu" en bois (réalisé par un artisan), un arc en plein cintre, puis un arc en ogive, en tenant compte du vu et de l' entendu : jeu des forces qui s' exercent dans ce type de construction, nom des éléments constituants, et rèégles d' ordonnancement des pierres. Et comme au Moyen Âge, si les règles ne sont pas respectées, le monument s' écroule, un grand bruit… suivi d' un éclat de rire, l' erreur fait partie de l' apprentissage ludique, et on essaie de nouveau en améliorant la technique. C' est le cas aussi des petits "moinillons copistes" qui dans la salle d' une tour médiévale s' essaient en lettres gothiques, avec une vraie plume d' oie et de l' encre artisanale à copier des "parchemins", accompagnés de chants grégoriens en fond musical. Ce cadre pédagogique aide l' imaginaire de l' enfant à ressentir ce que ressentaient les moines, et à mieux comprendre. De multiples informations passent par l' ouïe, le ressenti de l' espace et du lieu imprégné d' histoire, le mouvement de la main, du bras qui s' essaient, de la plume qui gratte le support, de l' odeur de l' encre et des vieilles pierres. Autant de sensations qui "impressionnent" l' enfant, le saisissent et le transfigurent en petit moine appliqué. Même les enfants dits difficiles "se prennent au jeu". Ils sont en projet, participent pleinement et vivent de nouvelles expériences éducatives positives, leur attitude et ce qu 'ils en disent en attestent.
Une approche concrète.
Quel que soit le thème abordé, le point d' appui, la référence première c' est la réalité, le concret. Au musée, les objets rassemblés constituent des supports concrets, et le guide les prendra comme appui pour expliquer, raconter, faire comprendre, mettre en projet, stimuler l' imaginaire et la réflexion (…) Le rôle du guide sera de donner vie à ces objets inanimés, de faire des liens entre leur fonction, leur histoire et à travers eux trouver des moyens pour faire comprendre la fabuleuse aventure de la pêche à Terre Neuve par exemple. Les constructions du moyen âge, l' église abattiale, le palais ducal, ou le palais Bénédictine, les blockhaus, l' hôpital allemand, sont également approchés dans leur "concrétude", ils sont la présence manifeste de l' histoire, d' un temps passé toujours présent, ce sont des marqueurs concrets de l' histoire. Ils ont un rôle capital en mettant de l' espace dans le temps, du concret dans le temps de la grande Histoire, "de l' ordre qui s' impose dans un monde en désordre". De plus cette approche développe le sens du beau, le sens du durable. Les monuments ont été construits pour vivre encore après une vie humaine et ils sont toujours là. Par ailleurs, d' importants travaux de restauration manifestent la volonté de l' homme actuel qu' ils vivent encore longtemps. En allant à la découverte de la faune et de la flore marine, en observant, expérimentant à partir du vivant, chacun alimente ses projets de sens et sort nourri de son approche concrète. Les enfants ont besoin de ces références concrètes de proximité pour donner sens au temps, à l' histoire, à leur environnement scientifique, géographique et architectural, et pour aussi accéder de façon plus assurée à l' abstraction. (…) Accéder au sens par tous ses sens, accéder au temps en parcourant l' espace dans une approche concrète et familière ; être acteur, actif, en mouvement dans une démarche de découverte du monde, pour le rendre intelligible ; voici entre autres, ce que permettent les activités du service du patrimoine.
Claude ROTTIER, professeur de français.
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