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La règle de l'accord du participe passé
- Le thème de l'orthographe génère toujours des réactions sur l'épineuse règle de l'accord des participes passés. Les articles qui suivent portent tous le même constat : cette règle souffre d'un déficit d'explications . Elle manque de sens. On dira qu'elle est mal comprise. Or en ouvrant les élèves au sens de la règle, son utilisation en deviendra plus aisée.
- Qui n'a jamais entendu ce genre de phrase : "Ma femme s'est faite prendre par un radar", "cette fille, je l'ai faite travailler", "cette explication, je me la suis faite donner" Ces fautes de français ont envahi l'ensemble du paysage social. C'est vrai que parmi tant d'autres incorrections langagières, on n'y fait plus tellement attention, n'est-ce pas?
- Mais on les entend aussi, et c'est plus grave, dans la bouche ou sous la plume d'adultes en charge de former des jeunes ou de les accompagner dans leur apprentissage scolaire. Dans ce cas, on peut trouver particulièrement regrettable cette ignorance ou ce mépris d'une règle assez fondamentale de la grammaire française, dont l'apprentissage exige tant d'heures, tant de patience, tant de petits drames souvent pour les élèves.
C'est vrai qu'elle est complexe, c'est vrai qu'elle est souvent mal transmise. Par exemple, beaucoup d'élèves et d'adultes interrogés sur cette règle répondent : "avec être j'accorde, avec avoir je n'accorde pas". Combien d'élèves s'arrêtent à cette première version simplifiée de la règle apprise en primaire et n'intègrent jamais la suite, notamment l'introduction de
l'objet dans le cas d'accord avec l'auxiliaire avoir. Quant à l'application avec les verbes pronominaux ou faussement pronominaux : c'est la galère assurée! Tout autant que le cas du verbe faire suivi de l'infinitif comme dans les exemples cités au début. Alors il faut choisir : ou bien on supprime cette règle trop difficile de la grammaire française au risque d'introduire des imprécisions regrettables dans le
langage écrit ou parlé ou bien, si on la maintient, les pédagogues, au moins eux, doivent s'imposer de la respecter scrupuleusement. Mais encore faudrait-il qu'ils l'aient bien comprise, notamment dans sa dimension explicative. Or cette règle fait l'unanimité : "c'est comme ça parce que c'est comme ça, c'est une règle, point", "il n'y a qu'à l'appliquer, c'est tout!"
"on ne peut pas tout expliquer… (Surtout si on ne connaît pas soi-même les raisons) !". Un peu court diront les "expliquant". On en convient aisément. Comme d'autres formateurs en gestion mentale, j'ai cherché des explications rationnellement satisfaisantes pour mieux la comprendre moi-même et pour mieux la transmettre ensuite au nom du principe, valable pour tout ce qui fait "autorité" :
"une règle (ou un ordre) dont on a compris et approuvé les raisons sera appliquée avec conscience et efficacité ; une règle que l'on subit à contre coeur sera sabotée consciemment ou non". Voici ce que je propose aux "expliquant" (mais je m'aperçois souvent que cela intéresse tout le monde)
- Premier point : un accord est une relation que l'on établit entre un élément à accorder (donc variable)et un autre considéré comme stable et permanent (donc invariable). Métaphore d'un accord hors du
sens grammatical : dans la fusée de Tintin, on demande à Dupont et Dupond de bien se tenir au décollage, ils s'agrippent alors l'un à l'autre et n'ont de ce fait aucune stabilité.
- Deuxième point : pour ce qui est de l'être, l'élément permanent et stable, c'est le sujet. Il est donc normal que l'adjectif s'accorde avec lui. Par exemple, un garçon ne dira jamais en parlant de lui "je suis grande", ni une fille "je suis blond". Sauf accident, tous les enfants comprennent ça assez tôt. Lorsque le participe passé est employé avec être sa fonction est la même que celle d'un adjectif, il suit la même règle d'accord. Assez facilement, un garçon n'écrira pas "je suis partie" ni une fille "je suis fatigué".
- Troisième point : dans le domaine de l'avoir, quel élément est stable et permanent ? J'utilise un petit dialogue comme suit. Je prends un stylo et je demande à mon interlocuteur : "Qui a le stylo actuellement?". Réponse : "Vous". Je lui donne alors le stylo : "Et maintenant qui a le stylo?" - "C'est moi". "Le possesseur a-t-il changé?" – "Oui". "Et l'objet a-t-il changé?" – "Non". "Quel élément ne change pas, est permanent?" - "L'objet".- "Avec quoi accorde-t-on quand il s'agit d' avoir : avec le propriétaire sujet qui change ou avec l'objet qui ne change pas?" – "Avec l'objet". C'est donc avec le complément d'objet, qu'on accorde le participe passé lorsqu'il est employé avec l'auxiliaire avoir.
- Cela suffit-il ? Non. Encore faut-il connaître ce complément d'objet au moment où l'on écrit ou lorsqu'on prononce le participe passé. Il faut donc le connaître AVANT qu' arrive le verbe dans le déroulement de la phrase. Si on ne le connaît pas, s'il vient après, dans le doute on s'abstient : pas d'accord. Exemple : "les gâteaux que j'ai mangés", mais "j'ai mangé" des crêpes ou des biscuits", peu importe, l'objet vient après le verbe, trop tard pour accorder.
- Cela suffit-il maintenant ? L'expérience peut laisser penser que non. En effet, on le comprend bien, l'accord avec l'auxiliaire avoir se fait dans le cadre du temps : "avant" que le verbe n'arrive, et non pas "devant" le verbe, comme on l'entend souvent, sans y prêter plus d'attention. Il n'y a qu'à regarder le geste que fait l'enfant lorsqu'il indique qu'il a accordé le participe passé "parce que le COD est placé devant". Le geste de la main vers la gauche indique clairement le cadre spatial de compréhension. Un rapide dialogue pédagogique pourra le confirmer : "sur quoi te bases-tu dans ta tête pour savoir si c'est devant?".
- Mais alors un nouveau problème se pose : quel référent mental spatial l'enfant a-t-il qui le renseigne sur la situation, à gauche ou à droite, de "devant" ? Si le référent est un axe du temps orienté de gauche à droite, c'est bon (mais ce référent abstrait, en rapport avec le sens de l'écriture "occidentale" n'est pas familier à tous les enfants). Le temps est spatialisé, ça marche en général. Mais cela suppose une gestion d'un élément symbolique et abstrait.. donc pas avant un certain niveau de développement (n'est-ce pas Piaget ?). Qu'en est-il lorsque l'enfant en est encore à un référent concret, par exemple l'image d'une voiture immobile ? Où est le devant, ou l' avant de la voiture? à gauche, à droite?
Même si la voiture évoquée est orientée de gauche à droite, cela n'est pas évident : l'avant, c'est le conducteur, donc à droite… Si c'est le cas, l'enfant accorde le participe passé avec le COD puisqu'il est "devant", c'est-à-dire à droite… donc "après" dans le temps ! Et on le punit parce qu'il n'a pas assez travaillé, qu'il ne sait pas à sa règle, ou que décidément il est trop bête ! Et bonjour la motivation pour aller à l'école.
Guy Sonnois, formateur en gestion mentale